La promesse

Voilà quelques années que je me suis mis au jeu de société. Comme d'autres avant moi j'imagine, j'ai commencé au niveau zéro, avec les jungle speed et compagnie. Puis j'ai peu à peu évolué, fait mon bout de chemin, progressivement augmenté ma tolérance à une durée de jeu plus longue, à des règles plus complexes, et le temps coulant, je me rends compte que j'aime de plus en plus le velu, le complexe, le doux bruit du moteur ronronnant des belles mécaniques, et que le thème, autrefois primordial, passe petit à petit au second plan. Ma modeste collection grandit de mois en mois et avec elle, les symptômes du joueur passionné : des étagères qui débordent, des boites encore jamais ouvertes, et pourtant j'achète encore, parce que ce jeu-là a l'air génial, parce que celui-ci aussi, et puis sait-on jamais, avec la surproduction actuelle, il ne sera peut-être plus en stock d'ici quelques jours et je m'en mordrai les doigts.

Voilà quelques années que je me suis inscrit sur Trictrac. J'y vais quotidiennement. J'y lis les commentaires, j'y regarde les vidéos, j'y attends les nouveautés. J'ai même écrit quelques avis. Cela fait bien longtemps que je n'en ai plus laissé, d'ailleurs. C'est mal, parce que les avis des autres me sont bien utiles, parce qu'ils pèsent dans la balance de l'hésitation de mes futures acquisitions, parce qu'ils participent de la vie de ce site, aussi. Avec l'expérience, je vois que certains joueurs aiment les mêmes jeux que moi, je les suis davantage, j'affine, je vise plus juste.

Un beau jour, je tombe sur Terra Mystica. 30 minutes par joueur. 20 pages de règles. 40 minutes d'explications (magistrales et limpides, évidemment) de M. Guillaume. À cette époque, je crois que le jeu n'est pas encore pour moi, que je n'ai pas le niveau pour l'apprécier, que je dois encore progresser. Je passe mon tour. Quelques jours s'écoulent. Peut-être quelques semaines. Mais régulièrement, je reviens voir cette fiche qui m'a intrigué. Je me dis qu'éventuellement... pourquoi pas... si ça se trouve... Je me rends dans ma boutique de jeux - oui, c'était à l'époque où j'allais encore en boutique, où je ne m'approvisionnais pas sur le net, parce que ce n'était pas dans mes habitudes, parce que la fréquence d'achat n'était pas encore trop élevée. Je vois la boite. Enorme. Lourde. Jolie. Une bonne odeur de pain qui cuit au four. Je prends. Je rentre, je me plonge dans les règles comme jamais je ne me suis plongé dans des règles auparavant, je relis, je visionne plusieurs fois la vidéo de M. Guillaume, je fais des tours tout seul. Puis vient le jour où j'invite mes camarades de jeux - des gens comme moi, pas forcément des gros joueurs, mais pas des tout petits non plus. On teste. On sue. On vérifie des points de règles. On s'accroche. On va au bout. C'est la fin de la partie. Silence. C'est la claque. Jamais ressenti un tel plaisir. Jamais vu le temps passer aussi vite - pourtant, il est passé, le temps : plus de quatre heures à bouger les pions, à triturer les jetons, à frictionner les neurones.

Bientôt, Terra Mystica devient un rendez-vous. On y joue presque autant que 7 Wonders, le fétiche de l'époque. Une fois par semaine. Deux fois par semaine. Chaque fois, c'est un pur régal. On laisse peu à peu la règle de côté, les tours de jeu se fluidifient, on profite simplement du spectacle. C'est bon, c'est beau. Durant cette période, je continue d'acheter des jeux. On les explore une ou deux fois, avant de passer au suivant. Terra Mystica, lui, continue de revenir sur la table, c'est une constante. Puis mes camarades habituels me quittent, la vie est ainsi, ils partent aux quatre coins de la France, et je ne peux plus sortir la bête, faute de joueurs appropriés. Elle a toujours une place de choix dans ma ludothèque, une place où je n'ai qu'à tendre la main pour l'attraper, rapidement. Mais le public n'est pas là. Tant pis, je prends aussi plaisir sur d'autres jeux, mais c'est comme faire des promenades dans le parc d'à côté, alors que j'ai goûté à l'ivresse de randonnées sur les rebords de mondes exotiques.

Voilà quelques années que j'ai acquis Terra Mystica. Je continue toujours de jouer depuis, à d'autres jeux. J'ai toujours les symptômes du joueur passionné. Mais avec le temps, avec l'âge aussi peut-être, l'expérience, j'essaie d'avoir un retour réflexif sur ma pratique, ma condition de joueur, le pourquoi des achats bêtement frénétiques, de ce désir brûlant de découvrir la nouveauté. Je crois que c'est comme avec Harry Potter. Lorsque j'ai eu les livres de la saga dans mon adolescence, j'ai été marqué au fer blanc. Depuis, chaque fois que j'ouvre un roman, je m'attends à ressentir à nouveau le souffle épique des aventures du petit sorcier. Chaque fois, je suis déçu, mais je ne perds pas espoir que le prochain sera le bon, et je continue de lire - heureusement.

Il y a peu, j'ai réussi à ressortir Terra Mystica, avec de nouveaux collègues de jeux. Cela faisait peut-être des années que je n'y avais pas touché. Je me souvenais de tout. Ce fut un moment émouvant, parce que malgré le temps, malgré la quantité de jeux à laquelle j'avais jouée depuis, j'ai encore pris un plaisir immense, plus grand que tous les autres, aussi grand que les premières fois. Avec Terra Mystica, des auteurs de jeux m'ont fait une promesse que d'autres n'ont jamais réussi encore à tenir. Je crois que c'est pour ça que je continue à jouer, pour un jour peut-être retrouver ce plaisir indescriptible.

Cela méritait bien un avis. Merci.

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Kommentare (1)

Hagrael
Hagrael
Il ne manque plus que les violons.
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